portrait sensitif de Thomas Barrière {Commentaires fermés}

 portrait sensitif de Thomas Barrière

La trentaine et déjà des milliers de kilomètres parcourus avec ta compagnie de cirque, de la Suisse en passant par la République Tchèque cet été, qu’est-ce qui t’appelle à prendre le large ?

J’ai toujours aimé cette vie mouvante. C’est une chance incroyable de pouvoir se balader un peu partout, de rencontrer des gens, des langues, des gastronomies…

Le top étant de le faire avec un cirque parce que là ce sont les convois, la route, l’entraide et puis c’est pas l’hôtel, c’est la Caravane.

La caravane, c’est tellement chouette. Tu as avec toi tes cds, tes posters, toute ta petite vie, y a juste ton jardin qui change à chaque fois : un beau parc, une usine désaffectée….

Une fois qu’on a gouté à ça c’est dur de lâcher.

Maintenant, avec ma compagne qui est elle aussi une vraie nomade, nous apprenons dans les moments de pause à vivre le quotidien….

Ca s’équilibre doucement.

Ton art est multi-forme, tu interviens aussi bien en guitare solo avec tes compositions qu’en musicien de cirque averti sur des festivals, mais qu’elle est vraiment ton identité ?

Le cirque t’amène forcément à apprendre des choses, à tenter le magique, la prouesse.

C’est ainsi que j’ai développé une musique tentaculaire, un peu à la manière des hommes orchestres. Je joue de la guitare mais je me suis rendu compte que j’avais les pieds libres donc pourquoi pas jouer de la grosse caisse et de la caisse claire avec !

Le cirque m’a fait continuer mon travail de recherche sur le son et la matière sonore que j’avais entrepris dans la musique improvisée et expérimentale.

Guitare préparée, bidouilles avec des micros-contact, des jouets et objets en tout genre.

Comme on peut l’entendre dans la BO de VOLCHOK du Cirque Trottola dont j’ai composé la musique avec mon ami Bastien Pelenc.

A écouter ici :

https://soundcloud.com/user3958360/sets/cirque-trottola-volchok-music

Maintenant c’est un nouveau spectacle MATAMORE, dans lequel, toujours avec Bastien Pelenc et avec l’aide d’Alain Mahé, nous avons évolué vers l’utilisation du logiciel Ableton Live® et de l’ordinateur, ouvrant de nouvelles portes….gigantesques….

Tout récemment, je me suis mis aux instruments virtuels.

J’ai toujours été contre mais en fait je me rends compte qu’il y a des choses super à exploiter… Au début, j‘étais aussi contre l’ordinateur dans la musique.

En fait je ne cesse d’évoluer et de changer d’avis. J’ai l’impression que c’est bon signe !

Je travaille parallèlement l’acoustique pure avec les percussions. J’utilise une grosse caisse à l’horizontale, des bols tibétains, des cymbales frottées sur la peau à la manière de Lee Quan Ninh. Cette recherche est totalement expérimentale et improvisée.

Je fais aussi beaucoup de field recording* dans les rues, la nature, les marchés…

En fait, je suis un électron libre passant quelques fois du coq à l’âne, oscillant entre mes soli expérimentaux planant ou noise, installation, groupes bigarrés, musiques de films, danse, théâtre, poésie…

J’adore autant composer des choses très lyriques, voire kitchs, que de faire autant de bruit qu’un chantier industriel ou de jouer des ritournelles débiles….

(*le field recording consiste à enregistrer un paysage sonore, c’est une captation vivante)

J’ai eu une période où je ne jurais que par l’expérimental. Ce fut super pour découvrir des sons, des modes de jeux et de pensées. Par la suite je me suis aperçu que j’avais aussi d’autres facettes de ma personnalité à assumer et à exploiter.

En tout cas ma rencontre avec le Cirque Trottola fut déterminante et m’a ouvert considérablement l’esprit.

Le cirque m’a glissé un bout de lutin dans l’oeil….


Tu peaufines depuis quelques temps un concept de projection de vidéos dans une caravane, ça m’a l’air de faire voyager tout ça,… peux-tu nous en dire un peu plus ?

Au départ, nous ne devions pas être sur MATAMORE et après avoir vécu toute la tournée du spectacle précédent, nous voulions perpétuer ce rapport avec le cirque et le nomadisme, d’où l’idée d’un ciné concert en caravane !

« CLAP ». 25 personnes rentrent à l’intérieur et le spectacle commence. Embarquement immédiat….

C’est un ciné concert très particulier qui mélange différentes esthétiques, entre expérimental, ludisme et cinéma dynamique.

Une autre chose fondamentale que m’a apporté le cirque est que lorsque tu joues en concert. Tu es sur scène, et là tout est important : ta présence, les lumières, ton costume… Et ça, ça change tout.

Ton rapport est différent quand tu as compris ça.

Et dans « Clap » le public est à seulement 1 mètre de nous !!

Il a fallu impérativement travailler notre présence scénique.

Du coup, on s’est jeté dans un stage de clown puis on a travaillé avec Titoune et Bonaventure du cirque Trottola.

Titoune nous a d’ailleurs aidé pour la mise en scène…

Et puis voilà deux ans que l’on ballade notre caravane à droite, à gauche….

Pourvu que ça dure.

Nous t’avons découvert avec une grande frénésie, seul en scène, presqu’en transe, lors du festival Delco en 2013. Après cette rencontre, nous t’avons enjoins à écrire la BO du clip « Hiatus, des hommes, des jupes ». L’idée était de mettre en avant la virilité et la joie de vivre. Comment as tu abordé cette association Hiatus / musique ?

De prime abord, j’ai été assez surpris.

Je pensais pas que ça pouvait m’arriver de travailler avec une marque de fringues !

Puis j’ai vu votre travail, votre démarche et philosophie.

Ça m’a plu ; 

J’ai dit banco.


Dans tes compositions solo et notamment ton album PRIMAIRE, la guitare électrique prend une place particulière : elle semble en apesanteur, sous-jacente en donnant une couleur futuriste, mais elle est à la fois contrebalancée par des sons plus primaires, ancestraux voire chamaniques. Comment as-tu forgé cette  »patte » musicale, as tu des références particulières ou des images, des mouvements qui te viennent lorsque tu composes ?

J’ai toujours été fasciné par les musiques ethniques. Les pygmées, les gamelans, les musiques de Namibie, du Baloutchistan et tant d’autres, quelles richesses !

Cela nourrit en permanence mes recherches solo.

Avec l’album « PRIMAIRE », j’ai essayé d’imiter certains instruments traditionnels en préparant ma guitare. J’ai détourné ces folklores dans une démarche expérimentale et personnelle. Je les ai tissé avec mes autres influences que sont le rock progressif, le noise et tant d’autres….

Ces musiques traditionnelles sont le point de départ de mon solo. Ça s’en inspire tout en s’en éloignant fortement.

En tout cas, dans ma trame intime, c’est assez clair. J’essaie de retrouver cette boule d’énergie, cette force tellurique intrinsèque à ces musiques de rituels, de sacrifice…

En quelque sorte, j’essaie de discuter avec les esprits, les dieux, appelez les comme vous voulez.

Bonus track : mais comment on fait pour jouer de la guitare à 2 manches ???

Avec deux bras !

Propos recueillis par Marano Jennifer, mai 2015

Un solo extrait de PRIMAIRE de Thomas Barrière

 

 


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Un migrant dans la ville {Commentaires fermés}

Jean-Guy Béal, Nîmes, France

UN MIGRANT CITADIN

Aujourd’hui, 10 décembre 2013, habillé d’une jupe Kendo d’Hiatus et d’une tunique Retors, le tout sous un manteau long de chez Asos, je marche dans la ville.

Les musulmans s’interrogent : suis-je des leurs?
Il faut dire qu’avec la barbe et les cheveux tondus,
je vois dans leurs yeux comme l’attente d’un signe qui me rallierait à leur foi,
qui ferait de moi leur frère.
Les autres aussi s’interrogent,
avec plus ou moins de dédain, d’indifférence, de curiosité ou d’envie.
Et moi aussi je m’interroge.
Ne peut-on pas donner au vêtement un rôle politiquement et humainement actif ?
Pas uniquement dans le sens d’un symbole de reconnaissance et d’appartenance à une tribu, mais plutôt pour créer grâce au vêtement, de façon volontaire et active, une passerelle entre les cultures.

La première réflexion sur ce rôle que peut prendre le vêtement m’est venue en regardant un reportage sur les exilés tibétains en Inde du nord.
Parmis les exilés, il y avait d’un côté, les moines boudhistes en habits traditionnels et de l’autre les laïques, souvent jeunes et revêtant jeans et casquettes au logo de multinationales.
Les uns prêchant le pacifisme et la sauvegarde de leur culture, les autres prêts, au moins dans les mots, à prendre les armes et envieux des occidentaux.
Les uns pouvant passer pour archaïques, les autres pour immatures.

Ma vision en était là lorsque je me suis dis qu’il manquait quelque chose,
un intermédiaire, un lien, une passerelle, les boudhistes dirait : la voix du milieu.
Il manquait à ces représentations une marche entre deux extrêmes, une marche permettant de vivre, en reconnaissance de là d’où l’on vient et en découverte de là où l’on va.
Une marche permettant d’intégrer la sagesse des anciens et la curiosité du nouveau-né.
Cette démarche, sûrement, était dans l’esprit de quelques uns, mais n’avait pas de représentation, pas d’attribut vestimentaire permettant de la revendiquer, de la fédérer et de l’amplifier par une esthétique enviable.
Laissant ainsi aux extrémismes la place comme seules valeurs exprimables et digne d’intérêt.

Cet état de fait semble récurrent dans toutes les régions de la planète subissant de forts mouvements migratoires et, l’Europe et la France ne sont évidemment par épargnées par ces conséquences.
Pour s’intégrer, le migrant provenant des pays arabes semble devoir revêtir le costume du « colonisateur » armé ou mercantile (costume 3 pièces ou survêtement 3 bandes) et pour conserver son identité historique il n’a que sa tenue traditionnelle ethnique. Revêtir l’une supprime tous les bénéfices de l’autre.
Pour ce migrant et avec lui, ne pourrait-on pas créer et proposer un vêtement de transition un vêtement de liaison entre les cultures ? Un vêtement dans lequel il puisse reconnaître et transmettre la richesse de sa culture d’origine ; et aussi dans lequel il puisse reconnaître la richesse du pays d’accueil et les espoirs qu’il y met.
Le migrant est avant tout à voir comme un témoin porteur d’une culture qui vient d’un lieu où elle est en danger. Il espère léguer cette culture entre nos mains et qu’elle ne soit pas annihilée par la nôtre, mais enrichie de la nôtre.

Habillons nous mutuellement de nos cultures communes !